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 Le Monde Horizons, samedi 17 mai 2003, p. 12
IRAK RETOUR SUR UNE DÉBÂCLE
Plus qu'une défaite, ce fut une débandade. Officiers ou soldats, Gardes républicains ou miliciens du Baas, ils ont subi l'humiliation d'une armée en déroute. Cinq semaines plus tard, ils racontent
D'abord, un mot : "humiliation". Le lieutenant-colonel Adnan C. le répète à plusieurs reprises, comme si la franchise et l'autocritique avaient soudain valeur de thérapie au pays du mensonge-roi : oui, la défaite de l'Irak restera à ses yeux une "humiliation". Ce mot est sa blessure de guerre ; en le prononçant, il paraît soudain fragile, ce colosse aux épaules de lutteur, fils et petit-fils de militaire. Bien sûr, il avait conscience des faiblesses de son camp - on ne passe pas vingt ans dans une armée sans en connaître les failles - mais, de là à imaginer pareil affront... Aujourd'hui encore, alors qu'une patrouille de GI passe sous les fenêtres de la maison où nous le rencontrons, cet officier de 42 ans ne comprend toujours pas comment l'Irak a pu s'incliner sans résister ou presque.
Et ils sont comme lui des centaines de milliers à travers le pays : militaires, gardes républicains, miliciens baasistes, rescapés d'une armada en déroute... Chacun à leur façon, ils ont été des acteurs du conflit. Les récits qu'ils en font, nécessairement subjectifs, aboutissent tous au même constat : plus qu'une défaite, ce fut une débandade.
Le jeudi 20 mars, quand les premières bombes de la coalition s'abattent sur Bagdad, le lieutenant-colonel Adnan C. se trouve au nord, près de Kirkouk. Il dirige alors trente-deux techniciens affectés à la maintenance des chars T55 de fabrication soviétique. Il y en a 150 dans ce secteur, mais Adnan C. ne se fait pas d'illusions : ces "vieilleries" des années 1950 n'ont aucune chance face aux Américains.
"Il fallait s'en contenter, regrette-t-il. Comme le pouvoir se méfiait de l'armée, suspectée de comploter, le meilleur matériel était attribué aux gardes républicains. Ils disposaient de T72, des modèles plus récents -fin des années 1980-..."
A Kirkouk, les troupes de la Garde sont disposées de façon à protéger l'armée, dont l'action est avant tout défensive. Entre l'une et l'autre, les relations sont quasiment inexistantes. Ce cloisonnement pénalise la coordination et nourrit bien des frustrations. Les gardes font figure de privilégiés. On les dit mieux équipés, mieux nourris, mieux payés. Il est vrai, et le lieutenant colonel C. le reconnaît, qu'ils sont souvent en première ligne. L'absence de soutien aérien constitue, selon lui, une autre faiblesse : il juge "insensé" de lutter avec "seulement" 300 avions. "La défaite était inévitable, assure-t-il, même un enfant ne pouvait croire à la propagande annonçant l'extermination des Américains. Mais il était de notre devoir de défendre le pays. Je dis bien le pays, et non Saddam." Après quelques jours de guerre, Adnan C. est malgré tout surpris d'apprendre que les "agresseurs" sont malmenés dans le Sud, à Bassora et Nassiriya.
Cette dernière ville dispose d'une base aérienne où le général d'aviation Issam H. vient de passer dix-huit mois avec 200 hommes. Dès l'après-midi du 21 mars, ils ont vu arriver des chars américains. Puis, en début de soirée, les combats ont éclaté. Dans la nuit, alors que les bombardements redoublaient d'intensité, le général H. et une dizaines d'autres officiers se sont repliés vers le centre-ville. Depuis, la bataille fait rage... Des miliciens baasistes et des fedayins de Saddam prêtent main forte aux militaires. Le général est optimiste. "Cette résistance était encourageante, confirme-t-il. Il y avait de nombreuses victimes, mais des renforts devaient arriver." L'attente durera treize jours. Les renforts ne viendront pas : "Les routes étant coupées, ils ne pouvaient pas nous rejoindre. Le 3 avril, j'ai quitté Nassiriya avec quatre officiers. Habillés en civils, nous avons essayé de rejoindre Bagdad par des routes de campagne. J'étais convaincu que la capitale résisterait."
LE général se trompe, et avec lui bien des combattants du Sud. Privés d'information, ils n'ont aucune idée des pertes humaines et matérielles dans le reste de l'Irak. Ils ne mesurent pas non plus, ou refusent de reconnaître, l'état de déliquescence de l'armée et de la Garde républicaine. Les deux principales forces du pays, dont les effectifs totaux seraient de 410 000 hommes et 625 000 réservistes, peinent à entretenir l'illusion : l'équipement est obsolète, la peur gagne les rangs, les problèmes de communication sont insolubles. Pis, les signes de renoncement se multiplient...
Près de Tagtag (Nord), le caporal Thamer M. ne veut pas mourir pour Saddam. Voilà trois ans et demi que ce jeune homme au sourire facile effectue son service national au sein de la division d'infanterie Al-Soumoud et, même s'il aime son pays, il souhaite sa défaite. A cause du régime. A cause du passé, aussi : la mort de son père, lors de la guerre contre l'Iran, est une inguérissable blessure d'enfance. Ils sont des milliers dans ce cas en Irak, orphelins des années 1980 devenus - à contrecoeur - la "chair à canon" de Saddam. Le fait que Thamer soit chiite, comme la majorité de ses camarades, renforce sa haine du pouvoir sunnite. Enfin, il y a l'armée, cette machinerie vieillissante dont il connaît désormais les rouages... A Tagtag, la ration quotidienne se limite à deux petits pains. Les soldats doivent acheter en ville de quoi survivre. Mais avec quel argent ? Quand il était à Bassora, la solde de Thamer était de 5 000 dinars par mois, soit 2,5 euros. En février, il a été augmenté de 3 500 dinars. A peine de quoi manger à sa faim... Les officiers, eux, n'ont pas tant de soucis : la corruption les a enrichis. Le système est bien rodé : pour échapper au service, le tarif est de 40 000 dinars par mois. Chaque officier a ainsi sous sa coupe une dizaine de "protégés".
En théorie, ils devraient être présents puisque leurs noms figurent sur les listes, mais ils sont en fait chez eux. "Avant la guerre, se souvient le caporal, les chefs ont essayé de rameuter les gars. Inutile de dire qu'ils ne sont pas venus ! Sur un effectif de 500 hommes, nous étions 300. Et encore, pas pour longtemps..."
Tandis que Bagdad se prépare à ce qui doit être LA bataille, l'heure est à la débâcle du côté de Tagtag. Redoutant des sanctions, les gradés se montrent pourtant scrupuleux : ils refusent les "enveloppes" des candidats à la désertion ! Ceux-ci décident alors de fuir en pleine nuit, par groupes de trois ou quatre. "Ça a commencé le 25 mars, se souvient Thamer. Les officiers avaient beau répéter qu'ils encouraient la peine de mort en cas d'arrestation, il y avait des dizaines de gars en moins chaque matin. Et le général s'est barré dans les premiers ! Nous les détestions, ces gradés... Ils ont filé un à un. Un soir, des copains m'ont proposé de les suivre, mais j'ai refusé. Je n'avais plus que trois semaines à tirer et je ne voulais pas prendre de risques. Sur 300, nous avons fini à 50..."
En ce début du mois d'avril, les déserteurs se comptent par milliers sur les routes d'Irak. Abandonnant armes et uniformes, ils partent à pied ou à bord de véhicules militaires dont ils ont effacé la peinture kaki. La Garde républicaine n'échappe pas au phénomène. A Sowera, au sud-est de Bagdad, les hommes de la 2e division rêvent aussi de rentrer chez eux. C'est le cas de Mithak, jeune homme de 23 ans, timide au possible. Avant la guerre, il travaillait dans un centre d'écoutes téléphoniques, à espionner les communications des "éléments destructeurs", kurdes au Nord et chiites au Sud. Puis le conflit a éclaté, le bâtiment a été détruit. Depuis, Mithak et près de 400 autres gardes s'entassent par groupes de huit dans des abris souterrains. Combattre est inutile : ils n'ont que des kalachnikovs à opposer à l'aviation ennemie.
Les journées sont longues. Ils chantent, prient, discutent. Il leur arrive même de blaguer sur Saddam. Oui, Saddam, le dictateur que nul n'osait critiquer trois semaines plus tôt. Dans tout le pays, soldats et officiers se libèrent peu à peu. Les confidences sur le président, réservées d'ordinaire à un cercle d'initiés, deviennent plus franches.
Mithak et ses copains le haïssent, ce tyran : n'est-ce pas de sa faute s'ils sont dans ce cercueil de béton ? Chaque soir, les bombes font trembler les murs, la flamme de leur lampe à pétrole s'éteint. Ils ont peur. "Nous avons guetté la mort pendant dix-sept jours, confie Mithak. Mes copains sont partis un à un. Soit ils demandaient une courte permission et ne revenaient pas, soit ils filaient en douce. Moi, j'avais la trouille d'être exécuté... Le 5 avril, quelqu'un a tiré au kalach sur un appareil ennemi. Evidemment, c'était une connerie ! Les Américains nous ont repérés. Ils ont commencé à tracer des cercles dans le ciel. Ceux qui restaient, une cinquantaine, ont déguerpi à temps."
De retour dans son quartier, dans la banlieue sud de Bagdad, Mithak apprend que trois étrangers y ont trouvé refuge : des jeunes fedayins syriens. Comme quelques milliers d'autres Arabes, ils sont en Irak au nom du djihad (guerre sainte). La relative passivité de leurs "frères" irakiens est pour eux une désillusion : ils les imaginaient en héros, ils les découvrent en déserteurs. "J'ai eu du mal à leur expliquer qu'ils s'étaient trompés en soutenant ce régime qui n'en valait pas la peine, se souvient Mithak. Ils ignoraient tout de notre pays. J'ai dû leur dire que les Irakiens, sans être favorables aux Américains, refusaient de mourir pour Saddam. C'était la vérité. A peine 20 % des gardes républicains ont combattu !" Et si tout cela n'était qu'une fausse reculade destinée à attirer l'ennemi dans la capitale ? Les Américains ont pris l'aéroport (4-5 avril), la Garde républicaine ne leur a opposé qu'une résistance limitée, et les voici aux portes de la cité.
Là, au moins, les fidèles du régime sont prêts au combat. La Garde spéciale, autre unité d'élite, surveille les palais présidentiels. Quartier par quartier, les milices baasistes sont en position. Des armes ont été distribuées, des galeries souterraines creusées. A Saddam City, le faubourg chiite, Kasim K. s'attend à ce qu'il appelle la "bataille des rues". Cet homme de 44 ans, technicien dans une centrale électrique, est un cadre local du parti. Tous les habitants du secteur connaissent son visage anguleux, son regard noir ; il est de ceux qui contrôlent, inspectent, sanctionnent. En théorie, 1 200 baasistes sont sous ses ordres. A l'en croire, ils se battront moins pour Saddam que pour échapper aux représailles (les "lâches" encourent l'exécution) et préserver leurs privilèges. Lui-même ne s'en cache d'ailleurs pas : ses fonctions au Baas lui assurent un revenu mensuel de 300 000 dinars (150 euros).
Le mardi 8 avril est une journée décisive. Kasim dirige alors la "division d'urgence" de Saddam City, unité mobile d'une quinzaine d'hommes, armés de grenades et de kalachnikovs. Ils ont pour mission de surveiller la population et d'engager dès que possible la fameuse bataille des rues. Mais, en parcourant la capitale, Kasim comprend vite que celle-ci est mal engagée : plus l'ennemi progresse, moins ses compatriotes se battent. "C'était la pagaille absolue, se souvient-il, nous recevions des ordres contradictoires, des informations erronées. Des lieux de regroupement avaient été prévus pour les différentes forces armées, mais nous étions moins nombreux à chaque fois, de plusieurs milliers à quelques dizaines en moins de vingt-quatre heures !" La débandade touche aussi l'hôpital militaire de Rachidia : sur les 40 médecins, il n'en reste que trois.
A 18 heures, Kassim se rend à Saddam City, où sont réunis quelques dizaines de miliciens et d'agents des services de renseignement. "A ce moment-là, raconte-t-il, il s'est produit un incident décisif. Une voiture rouge s'est approchée. Un homme en est sorti. Il a tiré un coup de feu en l'air. Ce devait être un signal puisque les types des services se sont envolés comme une nuée de moineaux ! Alors, j'ai compris que c'était terminé. Avec le recul, je suis persuadé que tout a basculé plus tôt dans l'après-midi de ce même 8 avril, vers 15 heures. C'est à ce moment-là, d'après moi, que Saddam a quitté le pouvoir." Le lendemain, la chute de sa statue, place du Paradis, officialisera la capitulation.
Aujourd'hui encore, cinq semaines après la fin d'une guerre dont le bilan humain ne sera sans doute jamais connu, tous ceux qui y ont participé cherchent leur place dans l'Irak incertain de l'après-Saddam.
Le lieutenant-colonel Adnan C., dont les chars T55 n'ont finalement pas servi, est devenu commerçant ; il garde en mémoire la terrible vision de trois amis soldats déchiquetés par une bombe "US". Le général d'aviation Issam H., qui a dû attendre d'être à Bagdad (le 7 avril) pour prendre conscience de l'échec, espère trouver un emploi de chauffeur ; il regrette que ses compagnons de Nassiriya soient morts pour "rien". Thamer et Mithak, le caporal et le garde républicain, n'ont plus la moindre ressource. Quant à Kasim, l'ancien milicien, il a repris ses fonctions à la centrale électrique et veut espérer que son passé ne lui vaudra pas d'ennuis : "Je n'ai fait de mal à personne, assure-t-il. C'est la dictature qui voulait cela. Elle ne tenait que par la terreur, l'argent, le mensonge. Chacun de nous avait peur de celui qui était au-dessus de lui. Voilà peut-être pourquoi tout s'est effondré si facilement..."
Philippe Broussard
Catégorie : Autres Sujet(s) uniforme(s) : Conflits armés; Défense nationale et armée Taille : Long, 1638 mots
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