Lundi 28 avril 2003
IRAN
Le pro-américanisme des Iraniens inquiète Téhéran
LE MONDE | 24.04.03 | 13h27 • MIS A JOUR LE 25.04.03 | 11h02
La "vox populi" réclame un changement de régime "avec l'aide des marines".
Téhéran de notre envoyée spéciale
Les gouvernants iraniens sont inquiets : inquiets de la présence américaine à leurs portes, à l'est comme à l'ouest, inquiets de l'invasion de l'Irak "avec si peu de résistance populaire", inquiets du renversement rapide du régime de Bagdad, inquiets de la marginalisation de l'ONU, inquiets de la désillusion totale du peuple iranien qui, depuis le début de la crise irakienne, se traduit par un pro-américanisme acharné de la population... mais, surtout, inquiets de la vox populi, qui réclame "un changement de régime avec l'aide des marines américains". Cette revendication est prise assez au sérieux dans les cercles politiques pour que la reprise des relations avec l'Amérique - tabou vieux de vingt-quatre ans - soit désormais à l'ordre du jour à Téhéran. Ces relations avaient été rompues à la veille de l'établissement de la République islamique et de la prise en otage de 55 diplomates américains, en 1979.
C'est Ali Akbar Hachémi Rafsandjani, ancien président iranien et homme clé du régime, qui a brisé le tabou. Dans un long entretien à un hebdomadaire iranien, publié samedi 12 avril, M. Rafsandjani a proposé l'organisation d'un référendum au sujet de la reprise des relations avec l'Amérique. Selon la revue Rahbor (Stratégie), M. Rafsandjani estime qu'une solution pour résoudre "la crise" entre l'Iran et l'Amérique serait de "tenir un référendum afin de savoir ce qu'en pense la société iranienne - à condition, aurait-il ajouté, que le Majlis (Parlement), le Guide suprême, soient d'accord, ce qui est le cas habituellement".
"LIGNE ROUGE"
Les réactions n'ont pas tardé. Le lendemain, le quotidien conservateur Keyhan a accusé l'ancien président d'avoir franchi "la ligne rouge". Une ligne qui a valu récemment la prison à des dirigeants d'un institut de sondage pour avoir montré que les Iraniens sont massivement en faveur d'une reprise des relations avec les Etats-Unis.
Rejetant comme "irréaliste" l'idée d'un référendum sur les relations avec l'Amérique, les réformateurs proposent que la question soit examinée par les dirigeants du régime "sans qu'une seconde ne soit perdue". Pour Behzad Nabavi, une des "voix crédibles" des réformateurs, les relations avec Washington sont devenues "une affaire de sécurité nationale". Dans un rare entretien, M. Nabavi, conseiller proche du président Khatami, a déclaré au Monde que la stratégie américaine dans la région "ne s'arrête sûrement pas aux portes de Bagdad". Il existe à Washington, affirme-t-il, "un projet Iran" qui est en train d'être exécuté et qui "n'est pas nécessairement militaire". Dans son bureau du vieux palais de marbre, dans le sud de Téhéran, qui abrite le Majlis, dont il assure la vice-présidence, M. Nabavi parle de son inquiétude face aux Américains.
"Evidemment, j'ai peur ! s'exclame-t-il. Qui n'aurait pas peur d'une Amérique armée jusqu'aux dents et qui a démontré en Irak son absence totale de respect pour la souveraineté des Etats ? Oui, j'ai peur. Les Américains peuvent apparemment tout faire ; peu importe l'ONU ou même l'opinion publique occidentale." "Le seul argument encore quelque peu acceptable aux yeux des intellectuels occidentaux justifiant une action hostile contre un pays, dit encore M. Nabavi, est l'instauration de la démocratie." C'est pour cela, selon lui, "que la meilleure défense de l'Iran contre les Américains serait de renforcer sa démocratie pour les priver de leurs arguments".
Interrogé sur des voix appelant à "l'ingérence américaine", M. Nabavi déclare : "Il est évident que cela est de notre faute. Le fait que des gens préfèrent l'invasion étrangère à la vie en République islamique n'est que le signe de notre échec. Nous n'avons pas pu réaliser les aspirations démocratiques du peuple et il est normal qu'il soit déçu". "Si l'on admet, enchaîne-t-il, que les Irakiens se réjouissent de la fin de Saddam Hussein, on doit aussi penser à la possibilité que peut-être, ici aussi, les Iraniens feraient la fête à la fin de la République islamique."
"POURQUOI PAS NOUS ?"
Si les réformateurs ont été beaucoup affaiblis par la décision de l'administration Bush de mettre l'Iran sur la liste des pays de l'"axe du Mal", beaucoup pensent que la "peur de l'Amérique" peut "être une fenêtre d'opportunité face à l'aile dure du régime, qui empêche le processus démocratique". Les "durs, dit un membre du camp des réformateurs, ont très peur. Ils sont prêts à faire des concessions ; ils savent que nous avons encore beaucoup plus de crédibilité qu'eux".
Mais pour un architecte iranien qui demande instamment l'anonymat, "il n'y a désormais plus aucune différence entre réformateurs et conservateurs". Exaspéré par la "corruption profonde" du régime, il veut sa fin. "C'est simple, nous dit-il, nous ne voulons plus de la République islamique. Il aura fallu presque un quart de siècle pour que nous nous rendions compte que la révolution s'est soldée par un échec." Il demande, comme beaucoup, "l'aide américaine pour un changement de régime". L'argument rencontre un large écho. "Les Afghans et les Irakiens ont bien été débarrassés de dictatures, dit un cinéaste. Pourquoi pas nous ?" S'il arrive à l'homme de la rue d'évoquer l'arrivée des marines, les intellectuels ne prévoient pas une ingérence militaire, mais "une ingérence plutôt politique".
Même "ras-le-bol" chez les étudiants. Le mouvement des étudiants s'est retiré des organisations réformatrices. Un de ses membres, sous couvert de l'anonymat, avertit les Américains de "ne pas serrer la main du régime". Celui-ci ne veut parler de la reprise des relations que "parce qu'il a peur des Américains. L'anti-américanisme, ajoute cet étudiant, est le fonds de commerce du régime".
Le président de la commission des affaires étrangères du Majlis, Mohsen Mirdamadi, ne croit pas aux menaces militaires américaines. "Un processus démocratique a été enclenché en Iran, dit-il. Un processus soutenu, peut-être plus par l'opinion publique mondiale que par l'opinion en Iran, mais qui empêchera toute ingérence militaire américaine dans notre pays. Il sera notre meilleure défense contre l'Amérique." Ce qui, en revanche, l'inquiète est la "déception évidente" des Iraniens face aux réformateurs. La non-participation aux élections législatives de février - à Téhéran, seulement 12 % des électeurs ont voté - a été vécue par beaucoup, à Téhéran, comme "la fin de la période de grâce des réformateurs".
Afsané Bassir Pour
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Washington met en garde l'Iran
Les Etats-Unis n'accepteront "aucune interférence extérieure" dans l'établissement d'un gouvernement démocratique en Irak, a prévenu Ari Fleischer, porte-parole de la Maison Blanche, mercredi 23 avril. Washington réagissait aux informations publiées par le New York Times qui affirme que Téhéran aurait envoyé des agents auprès des chiites irakiens, sous couvert de pèlerinage à Kerbala, dans le but de promouvoir des leaders chiites pro-iraniens et favoriser l'installation d'un gouvernement islamique en Irak. Le quotidien, qui cite des responsables anonymes de l'administration américaine, précise que ces agents font partie de la brigade Al-Badr (chiites irakiens armés installés en Iran). M. Fleischer, qui a refusé de confirmer ces informations, a fait part de la "préoccupation" de Washington à ce sujet et indiqué que l'administration américaine en avait informé les autorités iraniennes.
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Manifestation à Kerbala, en Irak
L'Irak n'a pas besoin du général américain Jay Garner à la tête de son administration provisoire, a affirmé, mercredi 23 avril, un responsable du principal groupe d'opposition chiite irakienne. "Nous ne pensons pas que la présence de Garner soit nécessaire", a déclaré Abdel Aziz Hakim, numéro deux du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII), à Kerbala, la ville sainte chiite, située au sud de Bagdad. Le pèlerinage à Kerbala, accompli sans incident par des centaines de milliers de chiites, "prouve que les Irakiens sont capables de gérer leurs propres affaires", a-t-il dit. Une nouvelle manifestation, à Kerbala, mercredi, a rassemblé 3 000 personnes au cri de "Non à un gouvernement américain, non à (Ahmed) Chalabi", chef du Congrès national irakien (CNI) parrainé par Washington. Une pancarte disait, en anglais, "Non à tous les Chalabi !". - (AFP.)
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.04.03
ericjeanloicbreton |
| 2003-04-28 11:37:51
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ETATS-UNIS, IRAN
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