Le 24 avril, le président américain donne, à bord de l'avion Air Force One, une interview à la chaîne de télévision NBC. En voici les principaux extraits. Les questions sont du journaliste Tom Brokaw.
Monsieur le président, aucune décision n'est plus dure à prendre pour un président que d'engager son pays dans une guerre. parlons de cette première nuit où vous nous avez tous surpris en lançant la frappe préventive contre la résidence de saddam hussein.
Eh bien, ça a commencé dans la Situation Room. Il y avait Tommy Franks à l'écran avec un commandant - en Arabie saoudite et dans la ville de Koweït, je crois - et un commandant Centcom à Tampa Bay -Floride-, avec leurs homologues britanniques et australiens. Le conseil de sécurité nationale était réuni autour de la table. J'ai fait le tour des commandants en leur demandant à chacun : "Etes-vous satisfait de la stratégie ? avez-vous ce qu'il faut pour gagner la guerre ?" Ils ont tous répondu par l'affirmative.
J'ai alors donné des instructions au secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, pour que l'opération "Liberté pour l'Irak" commence au moment où Tommy Franks le déciderait. Vous comprenez, j'ai dit à Tommy que, pour le bien de la paix, de la sécurité et de la liberté du peuple irakien, il avait l'ordre de poursuivre. J'ai demandé la bénédiction de Dieu pour lui et ses troupes. Il a salué, je lui ai rendu son salut et j'ai quitté la pièce.
Ça a été un moment émouvant pour moi car j'avais décidé que, si c'était nécessaire, nous utiliserions les troupes pour nous débarrasser des armes de destruction massive afin de libérer le peuple irakien. Mais le véritable moment de la décision a été un moment difficile. Je suis sorti et j'ai marché dans le parc, pour prendre un peu l'air et me concentrer.
Je croyais en avoir à peu près terminé pour la journée quand, à 15 h 40, j'ai reçu un appel du secrétaire -à la défense- Rumsfeld. Il m'a dit : "Je voudrais changer les plans, j'ai besoin de votre autorisation pour changer les plans. Est-ce que je peux venir ?" Il n'a pas dit "les plans ont changé", mais je savais, d'après ce qu'il m'avait dit au téléphone, que cela signifiait que les plans devaient être modifiés. Et cela parce qu'ils pensaient que nous avions une chance d'atteindre Saddam Hussein.
J'ai donc réuni le conseil de sécurité nationale comprenant Colin Powell -secrétaire d'Etat-,Rumsfeld, Myers -le chef d'état-major interarmes-, Tenet de la CIA, Condi Rice -conseillère du président pour la sécurité nationale-, Andy Card -secrétaire général de la présidence- et quelques autres agents de la CIA - des types que je n'avais jamais vu entrer dans le bureau Ovale. La raison de leur présence était qu'un de leurs informateurs sur le terrain était convaincu que, non seulement Saddam Hussein serait dans le complexe, mais qu'Oudaï et Qousaï, ses deux fils, y seraient aussi. Et ils ont expliqué pourquoi c'était le cas. En fait, ils me demandaient l'autorisation de lancer une frappe aérienne.
J'ai d'abord hésité, pour être franc, parce que j'avais peur que les premières images venant d'Irak montrent un petit-fils de Saddam Hussein blessé... que ces premières images de l'attaque américaine soient celles de la mort de jeunes enfants.
C'est un moment intéressant car, à mesure que le temps passait durant cette journée, ou cette soirée, les informations devenaient de plus en plus abondantes. En d'autres termes, le type sur le terrain appelait le quartier général du Centcom pour donner encore plus d'informations et celui-ci appelait immédiatement la Maison Blanche. Par exemple, il avait découvert un bunker à 30 mètres de l'une des maisons - un bunker tellement bétonné qu'il y avait des chances pour qu'il abrite Saddam quand il viendrait, ainsi que ses gosses, ses garçons.
Plus les informations arrivaient, plus j'avais confiance dans l'idée qu'en fait Saddam serait là-bas. A 19 h 15 ce soir-là, j'ai donné l'ordre à Tommy de commencer par une attaque - ils avaient 30 missiles de croisière. A cause du bunker, ils ont dû changer le minutage de l'attaque pour que l'avion furtif arrive le premier, décharge son artillerie, suivi par les TLAM -les missiles Tomahawk- ou les missiles de croisière. Ce qui veut dire qu'ils ont dû reprogrammer tous ces missiles. Et ils n'avaient pas beaucoup de temps pour le faire parce que le temps de vol des missiles à partir de leurs sites de lancement était d'environ deux heures.
L'autre chose qui m'ennuyait au moment de prendre la décision, était que l'avion furtif serait sans escorte. Il n'y aurait pas de suppression des défenses aériennes ennemies avant son arrivée, afin de conserver l'élément de surprise. Ces quelques heures ont été dramatiques parce que nous avons vraiment changé le plan de bataille.
Avez-vous regardé à la télévision le largage des premières bombes ?
Oui, bien sûr, bien sûr. En fait, ils ont commencé les frappes et, peu après, je me suis adressé au pays - pendant qu'on me maquillait et que je parlais... enfin, que je réfléchissais aux paroles de mon intervention. Bien sûr. Il était environ 21 h 30, je m'en souviens, et j'ai parlé au pays vers 22 h 15 -mercredi 19 mars-. Mais ce qui était intéressant, Tom, et je ne crois pas que beaucoup de gens le sachent, c'est que la tactique retenue initialement était de déplacer de bonne heure des troupes d'agents spéciaux, à midi, ce jour-là. Nous aurions expliqué au pays que nous cherchions à créer les conditions du champ de bataille, pour que, au moment où nos troupes avanceraient de façon significative, elles trouvent les conditions du succès.
Vendredi midi, je devais parler au pays de la campagne aérienne et la campagne terrestre devait suivre peu après. Il se trouve qu'à cause du raid aérien, j'ai dû parler le soir même au pays. Puis Tommy a dit qu'il allait déplacer les troupes terrestres de bonne heure pour mettre les champs de pétrole à l'abri et entrer le plus vite possible en Irak - ce qui montre vraiment qu'il avait la compétence, l'autorité et la souplesse nécessaires pour transformer un plan de guerre afin de répondre aux besoins sur le terrain.
Cet informateur que nous avions sur le terrain, vous avez de nouveau eu de ses nouvelles, je suppose ?
Nous en avons eu. (...) Il avait l'impression que nous avions eu Saddam. (...) Et nous essayons de vérifier, naturellement. Avant qu'il y ait une déclaration, il faudra beaucoup de preuves.
Avez-vous vu cette fameuse vidéo de Saddam le lendemain, avec ses lunettes, lisant un bloc-notes ?
Oui. Cela m'a amusé (...). Ce qu'il disait était tout simplement incroyable. Mais vous savez, les gens se demandent si Saddam Hussein est mort ou non ; certains éléments disent, suggèrent qu'il pourrait l'être. Nous ne ferons pas de déclaration tant que nous ne serons pas plus certains. Mais la personne qui nous a aidés à diriger les attaques pense que Saddam a été grièvement blessé, au minimum.
Cette nuit-là ?
Cette nuit-là, oui. Et cela explique - encore une fois, il y aura beaucoup de spéculations avant que la vérité soit connue - mais cela explique pourquoi, par exemple, les barrages n'ont pas sauté et les champs de pétrole n'ont pas été détruits, bien que nous ayons découvert qu'ils étaient électrifiés pour sauter. (...)
Permettez-moi de vous interroger sur des questions politiques plus larges. Avant que nous entrions en guerre contre l'Irak, l'une des raisons par lesquelles vous justifiiez cette guerre était qu'il constituait une menace réelle pour les Etats-Unis. S'il ne pouvait pas défendre son propre pays - et nous n'avons pas encore réussi à trouver les armes de destruction massive qui n'ont même pas servi à la défense de l'Irak - n'était-ce pas exagéré ?
Non, pas du tout. En fait, je pense que le temps et les recherches démontreront plusieurs choses. Premièrement, qu'il avait réellement des rapports avec les terroristes. Et, deuxièmement, qu'il avait un programme d'armes de destruction massive - nous savons qu'il avait un programme d'armes de destruction massive. Nous savons maintenant qu'il ne les utilisera pas. Nous avons donc atteint un objectif qui est que Saddam Hussein ne nuira pas aux Etats-Unis, à nos amis ou à nos alliés par des armes de destruction massive.
Nous en apprenons davantage en interrogeant ou en discutant avec les scientifiques irakiens et le peuple à l'intérieur de la structure irakienne. Peut-être en a-t-il détruit certaines et dispersé d'autres. Nous savons aussi qu'il y a des centaines et des centaines de sites permettant de dissimuler des armes, ce qu'il a effectivement fait pendant dix ans - pendant plus de dix ans aux yeux des Nation unies. Et nous n'avons inspecté qu'environ 90 sites jusqu'ici.
Il y a des centaines de sites. Et donc, nous les trouverons. Mais cela va prendre du temps. La meilleure façon de les trouver est de continuer à réunir des informations auprès des hommes, auprès des Irakiens qui ont contribué à les cacher.
Nous en avons déjà parlé. Maintenant que la guerre en Irak est véritablement terminée, avez-vous réfléchi à une doctrine Bush, une sorte de cadre d'ensemble, quelque chose de global, pour traiter les armes de destruction massive et la nécessité, également, de frappes préventives contre les Etats voyous ?
Eh bien, la doctrine Bush est en fait définie par l'action, en opposition aux paroles. En même temps, je pense que si vous faites la synthèse de beaucoup de mes interventions, vous trouverez la doctrine Bush.
La manière dont je vois les occasions que présente l'Irak d'après Saddam sont les suivantes. Premièrement, nous allons pouvoir nous occuper plus efficacement des armes de destruction massive, faire comprendre que nous allons nous occuper des gens qui recèlent des armes de destruction massive. J'espère que l'essentiel pourra se faire diplomatiquement. Et vous nous verrez, vous me verrez, ainsi que les membres de mon administration, faire pression pour obtenir de nouveaux protocoles internationaux qui rendront les organisations internationales plus efficaces dans leur lutte pour arrêter la propagation d'armes de destruction massive.
Je pense aussi que la réforme au Proche-Orient, ainsi que la paix au Proche-Orient, est une initiative que nous continuerons. J'appuierai encore et encore, notamment en ce qui concerne le processus de paix au Proche-Orient. Je ferai tout mon possible pour parvenir à une solution avec deux Etats. Et nous avons une bonne occasion d'y parvenir.
D'autres aspects de la doctrine Bush, si vous voulez l'appeler ainsi, sont également importants. Premièrement, l'initiative contre le sida en Afrique est une initiative d'une importance incroyable. J'ai l'intention d'inviter l'Europe, notamment les pays européens les plus riches, à se joindre à nous pour fournir les médicaments et les stratégies nécessaires pour commencer à sauver des vies, davantage de vies sur le continent africain. Il existe beaucoup de domaines où nous pouvons travailler ensemble, à mon avis, pour surmonter les différends qui ont pu exister sur la politique en Irak. (...)
Une partie des frustrations existant au Proche-Orient - je le reconnais - est le fait qu'il n'y ait pas de mouvement pour la paix du côté des Palestiniens. Une partie de la frustration au Proche-Orient vient aussi du fait que certains gouvernements de la région ont besoin de promulguer des réformes. Les réformes et l'action pour la paix au Proche-Orient figureront parmi mes priorités.
Le processus de paix au Proche-Orient va-t-il s'accélérer considérablement maintenant qu'Arafat a accepté un premier ministre ? Et Arafat a-t-il été réellement écarté de la scène ?
Je pense qu'il va s'accélérer et, je l'espère, considérablement. Je ne sais pas exactement ce que cela signifie, mais il va certainement s'accélérer par rapport à là où nous en sommes aujourd'hui. Le choix d'Abou Mazen comme premier ministre est très positif, tout d'abord parce qu'Abou Mazen s'est déclaré publiquement opposé au terrorisme et utilisera le pouvoir qu'il aura entre les mains pour lutter contre les activités terroristes qui ont véritablement empêché la paix de progresser.
Le recevrez-vous à la Maison Blanche sans Arafat, par exemple ?
Je le ferai, un de ces jours, oui. (...)J'ai regardé l'histoire de M. Arafat. Maintenant, j'ai vu ce qu'il a fait au président Clinton. Il n'était pas nécessaire de dépenser de l'argent, à moins d'avoir un interlocuteur pouvant emmener le peuple palestinien vers la paix. Je crois qu'Abou Mazen est un homme qui se consacre à la paix et j'ai hâte de travailler avec lui sur la solution des deux Etats. A mon avis, la seule manière de parvenir à la paix, pour qu'Israël survive et pour l'espoir du peuple palestinien est l'existence de deux Etats vivant côte à côte en paix. J'ai conçu un plan pour y parvenir, un plan qui fait appel à des actions par les Israéliens, par les Palestiniens, ainsi que par les pays arabes qui entourent cette partie troublée du monde.
Permettez-moi de vous interroger sur la guerre et sur votre attitude à ce sujet. On sait que vous êtes un homme très croyant. Vous avez également des responsabilités politiques et de sécurité nationale. Y a-t-il eu un moment où il a été difficile de concilier ces deux rôles, vos responsabilités politiques et de sécurité nationale et vos propres obligations spirituelles ?
Ecoutez, tout moment où vous envisagez d'engager quelqu'un dans un combat est un moment chargé d'émotion. On ne peut pas être indifférent aux vies humaines impliquées dans la guerre. Je pense sincèrement que la décision que j'ai prise augmentera la sécurité en Amérique. J'ai eu l'impression que ne rien faire, ne rien entreprendre était beaucoup plus risqué que les dangers du combat, notamment quand j'ai su que notre plan visait à minimiser les vies - à minimiser les pertes en vies humaines - pas seulement les pertes de notre côté, mais aussi du côté des Irakiens innocents.
Je ne mêle pas Dieu à ma vie pour être un personnage politique. Je demande à Dieu force et conseil ; je demande à Dieu de m'aider à prendre la meilleure décision. La décision sur la guerre et la paix est une décision que j'ai prise en m'appuyant sur ce que je pensais être les meilleurs intérêts du peuple américain. J'ai pu prendre du recul par rapport à la religion parce que j'ai un travail à faire. Et, à genoux devant le Seigneur, je Lui ai demandé de m'aider à faire mon travail de la manière la plus avisée. (...)
Vous avez dit que vous vouliez libérer le peuple irakien pour qu'il puisse dire ce qu'il pense. Mais, dans ce pays, quand quelqu'un dit ce qu'il pense et qu'il est contre la guerre, il se fait prendre à partie par beaucoup de gens.
Oh, je ne crois pas.
Les Dixie Chicks -trio de chanteuses néocountry qui avaient exprimé leur "honte que Bush soit texan"-, par exemple. Les inviteriez-vous à la Maison Blanche ?
Je veux dire, les Dixie Chicks sont libres de dire ce qu'elles pensent. Elles peuvent dire ce qu'elles ont envie de dire. Simplement, elles ne doivent pas se sentir offensées parce que certains ne veulent pas acheter leurs disques quand elles disent ce qu'elles pensent. Vous savez, la liberté est à double sens. Je ne m'intéresse pas vraiment à ce qu'ont dit les Dixie Chicks. Je veux faire ce que je crois bon pour le peuple américain. Si quelques chanteurs ou quelques stars d'Hollywood ont envie de dire ce qu'ils pensent, tant mieux. C'est ce qui est bien en Amérique. Cela forme un contraste absolu avec l'Irak, au fait.
De quoi avez-vous parlé à la fin de cette première journée, vous et Laura ? A l'époque d'Oussama Ben Laden, elle vous donnait des conseils sur votre langage - (rires) - elle vous disait...
Ce n'était pas comme ça tous les jours. (Rires.)
Elle vous disait "Georgie, il ne faut pas dire "mort ou vif"".
Eh bien, elle me conseille sur de nombreux sujets. Elle a compris tout du long pourquoi je prenais ces décisions. Elle a compris la menace que représentait l'Irak. Elle a compris que l'Irak faisait partie de la guerre contre le terrorisme. Et elle est comme beaucoup de gens, elle avait peur de la guerre.
Votre père aussi, au fait.
J'en suis certain. Personne n'aime les guerres.
Votre père vous parle-t-il tous les jours ?
Non. Je discute avec lui de temps en temps, mais nous ne nous parlons pas tous les jours. (...) Je ne passe vraiment pas beaucoup de temps à parler politique avec lui. Il sait que je suis bien mieux informé qu'il ne peut l'être. (...) Notre relation et nos conversations sont plus de l'ordre de celles d'un fils et d'un père, un père montrant à son fils combien il l'aime. Et c'est important, même à 56 ans, c'est important. (...)
Et que dire du ministre irakien de l'information ? (Rires.)
C'est mon homme, il était fantastique. (Rires.)Quelqu'un nous a accusés de l'avoir engagé et de l'avoir mis à cette place. C'était un classique. (...)Il était fantastique. (Rires.) (...)Vous savez, beaucoup de ce que j'apprends c'est par des gens qui viennent m'en parler - avez-vous entendu ce qu'a dit Untel, ou avez-vous vu ça ? J'apprends donc beaucoup de choses de seconde main. Mais dans le cas de la statue (de Saddam Hussein déboulonnée) ou de Sahaf, si quelqu'un me dit "Il se prépare à parler", alors je sors de réunion et je cours le regarder à la télévision.