|
IRAK
 Le Conseil de sécurité de l'ONU entendra vers 16 heures (heure de Paris) le compte-rendu de Hans Blix, chef des inspecteurs en mission en Irak, et Mohamed ElBaradei de l'Agence internationale de l'énergie atomique. (Photo Reuters) | Conseil de sécurité : la dernière carte de Saddam Hussein Le président irakien a interdit aujourd'hui par décret la production et l'importation des armes de destruction massive, quelques heures avant la tenue de la réunion cruciale du Conseil de sécurité de l'Onu sur le désarmement irakien. «Il est interdit à tout individu et à toute entreprise des secteurs privé et public de produire, de fabriquer, d'importer des armes et des substances nucléaires, chimiques et bactériologiques», stipule le décret du président irakien, cité par un porte-parole du ministère de l'Information. «Tous les ministères ont reçu l'ordre de mettre en oeuvre cette mesure et de punir les contrevenants», a ajouté le porte-parole dans une déclaration à la presse. Un geste symbolique qui n'aura certainement pas d'influence sur la décision des Etats-Unis de désarmer l'Irak par la force.
 New York : de notre correspondant Jean-Louis Turlin [14 février 2003]
 Dominique de Villepin a finalement décidé de refaire le voyage de New York, son troisième en moins d'un mois. Le ministre français des Affaires étrangères retrouvera aujourd'hui une bonne partie de ses collègues, dont le secrétaire d'Etat américain Colin Powell, au Conseil de sécurité des Nations unies pour tirer les leçons du point que feront, en séance publique, les chefs des inspecteurs sur leur travail et le degré de coopération irakienne dans la recherche d'un désarmement pacifique.
C'est le spectre de la guerre qui planera sur les consultations à huis clos prévues dans la foulée du rapport de Hans Blix pour la CCVINU (la Commission de contrôle, de vérification et d'inspection des Nations unies) et de Mohamed ElBaradei pour l'AIEA (l'Agence internationale de l'énergie atomique), puis des premières réactions publiques des ministres ou des ambassadeurs des quinze pays membres. Il faudra donc attendre la fin de la journée pour voir se dessiner plus nettement le scénario de l'après- 14 février.
Pour les Américains, il est déjà presque écrit. Dès le premier rapport du 19 décembre dernier, les Etats-Unis avaient estimé que l'Irak était en état de «violation patente» de la résolution 1441 sur deux points : le document sur ses armes de destruction massive est incomplet sinon «faux» et la coopération irakienne est de pure forme. Depuis, Washington a accumulé les charges pour aboutir, le 5 février, au réquisitoire de Colin Powell devant le Conseil de sécurité. La présentation des «preuves» des dissimulations irakiennes n'a pas convaincu une majorité des pays membres, loin s'en faut, mais il a ébranlé les positions d'au moins deux d'entre eux. Et pour les États-Unis, c'est peut-être un premier pas vers un revirement de tendance.
La tonalité du rapport des inspecteurs, aujourd'hui plus que jamais, pourrait suffire à faire tourner le vent. Hans Blix a une partie plus difficile à jouer que son collègue chargé du nucléaire, domaine où les choses sont plus aisément vérifiables. Pour faire le point sur les armes chimiques et biologiques, Blix a besoin de la coopération irakienne, qu'il juge insuffisante depuis les premiers jours. Lors de son troisième rapport du 27 janvier, il avait eu du mal à cacher son exaspération. Des progrès ont été enregistrés à la suite de la visite qu'il a effectuée à Bagdad le week-end dernier avec Mohamed ElBaradei. Ces avancées ne l'ont apparemment pas satisfait pleinement et son avis sur l'efficacité des inspections pourrait être déterminant.
Washington pourrait se faire dès demain une idée plus précise des chances de faire adopter une résolution autorisant le recours à la force. Il lui faudra, dans les jours ou les semaines qui viennent, rallier un minimum de huit pays à sa cause. Les voix de la Grande-Bretagne, de l'Espagne et de la Bulgarie lui sont déjà acquises. Deux pays qui s'étaient exprimés, le 5 février dernier, en faveur de la poursuite des inspections, seraient sur le point de rejoindre son camp : le Chili, dont le ministre Soledad Alvear avait jugé «troublantes» les révélations de Colin Powell, et l'Angola, dont le président Dos Santos a reçu un appel de George W. Bush qui, selon la Maison-Blanche, l'aurait convaincu que «le Conseil de sécurité ne doit pas tolérer les violations continues de ses résolutions».
Pour atteindre le seuil des neuf voix sur quinze, les États-Unis mettront la pression sur les quatre pays qu'ils jugent encore susceptibles d'évoluer : le Cameroun, la Guinée, le Mexique et le Pakistan. Du camp des «irréductibles», ils n'auraient alors plus qu'à redouter un veto de la part de l'un des membres permanents, la Chine, la France ou la Russie. Ni Jacques Chirac ni Vladimir Poutine n'en ont exclu la possibilité. Les Américains devraient cependant chercher à inciter Paris, Moscou et Pékin à s'abstenir.
Si jamais les Etats-Unis n'arrivent pas à obtenir un aval du Conseil de sécurité, ils disent être prêts à se passer de la caution onusienne. En d'autres termes, l'ONU peut encore monter à bord ou rester sur le bas-côté. Washington préférerait la première option, a souligné Colin Powell cette semaine.
La France mesure le danger que ferait peser sur l'unité du Conseil de sécurité, bien réelle lors du vote de la 1441, un projet de résolution qui tirerait les conséquences de sa non-application. D'où les propositions concrètes que présentera à New York Dominique de Villepin pour donner encore une chance aux inspections. Le document français propose :
– de doubler ou tripler le nombre d'inspecteurs ;
– d'intensifier la surveillance aérienne pour assurer un contrôle permanent de l'ensemble des sites et s'assurer qu'un site est «gelé» après la visite des inspecteurs. Pour parvenir à cet objectif, des membres du corps de sécurité pourraient aussi être déployés ;
– de mettre en place des équipes mobiles de contrôle douanier pour vérifier la nature des biens entrant en Irak ;
– de créer à New York ou à Genève un bureau conjoint de la CCVINU ou de l'AIEA pour faciliter le traitement et la collecte des informations provenant des services de renseignements nationaux ;
– d'établir par CCVINU et l'AIEA une liste finalisée et hiérarchisée des questions non résolues pour «pousser les Irakiens dans leurs retranchements en ne leur laissant pas d'échappatoire» ;
– d'installer en Irak un coordonnateur permanent qui assurerait, au jour le jour, une liaison avec les autorités irakiennes.
Au Congrès, Colin Powell a d'ores et déjà balayé les propositions françaises : «Pourquoi plus d'inspections ? Pour combien de temps encore ? Est-ce que la France et l'Allemagne cherchent à aider Saddam Hussein à se tirer d'affaire ?»
Mais Paris espère au moins retenir dans son camp les quatre pays que Washington tente d'attirer de son côté. Les propositions françaises ne nécessitent pas l'adoption d'une nouvelle résolution, puisqu'elles se situent dans le cadre de la 1441.
Reste que la seule voie pour empêcher les États-Unis d'agir en dehors de l'ONU passe sans doute par le vote d'une nouvelle résolution. D'où le compromis que proposait hier le New York Times dans un de ses éditoriaux : le Conseil de sécurité «devrait adopter une résolution qui fixe une date à l'Irak pour répondre aux exigences de désarmement ou s'exposer à la probabilité d'une action militaire unie». Le débat «obligerait la France et les États-Unis à répondre à une question fondamentale». Pour Bush, il s'agirait de savoir «ce qui peut le persuader, si quelque chose le peut, de ne pas faire la guerre» et pour Chirac, «de le persuader d'approuver une action militaire».
 A lire également • La crise fait de profonds dégâts à l'Otan • Le missile qui va trop loin • Le camp de la guerre brandit la menace terroriste • Londres juge le risque d'attentat «réel et sérieux» • La guerre divise les Églises américaines
Irak : Hans Blix met en doute les "preuves" de Powell Le chef des inspecteurs n'a pas la même interprétation des photos satellites présentées par les Etats-Unis comme des "preuves" d'activités suspectes. Celui-ci demande implicitement plus de temps pour les inspections. Pour Mohamed El Baradei, chef de l'AIEA, il n'y a pas de preuves d'une activité nucléaire depuis 1998 en Irak. Villepin : "l'usage de la force ne se justifie pas aujourd'hui".
| |
 En bas à gauche, Mohammed Al-Douri, ambassadeur de l'Irak au Conseil de sécurité, deux sièges plus loin, Colin Powell... (AP) |
Hans Blix a rendu vendredi entre 16h25 et 16h50 son rapport préliminaire sur le désarmement irakien. Selon le chef de la COCOVINU, des vérifications doivent encore avoir lieu, laissant entendre que les inspections devraient durer encore un peu. La période "nécessaire pour parvenir à un désarmement de l'Irak grâce aux inspections pourrait être courte en cas de coopération immédiate, active et inconditionnelle" de Bagdad, a estimé vendredi devant le Conseil de sécurité de l'Onu le chef des inspecteurs en désarmement Hans Blix. Surtout, Hans Blix a mis en doute l'interprétation de photos satellite présentées par le secrétaire d'Etat américain Colin Powell comme une preuve d'activité suspecte sur un site d'armement irakien.
Missiles interdits
Hans Blix a par ailleurs souligné qu'il n'avait "pas de preuve que l'Irak savait à l'avance où iraient les inspecteurs". Par ailleurs, les inspecteurs ont détruit des munitions chimiques mais les quantités et substances étaient conformes à la déclaration irakienne sur son armement. "L'accès aux sites n'a pas posé de problèmes, y compris pour les sites non déclarés", a-t-il poursuivi. "Sur la base des données fournies par l'Irak, les deux variantes du missile Al-Samoud 2 sont en mesure de dépasser 150 km de portée. Ce système de missile est donc interdit par les résolutions 687 et 715 (datant de 1991)", a ajouté Hans Blix. Des examens supplémentaires des données fournies par les autorités irakiennes sur un autre système de missiles, baptisé Al Fatah, sont nécessaires afin que "les capacités du système de missile Al Fatah soient totalement connues", a-t-il précisé.
Pas de nucléaire
Le chef des inspecteurs de la COCOVINU a ensuite cédé la parole à Mohamed El-Baradeï, chef des inspecteurs également mais pour le compte de l'AIEA. "Nous n'avons à ce jour découvert aucune preuve d'activité nucléaire ou d'activité liée au nucléaire interdite en cours en Irak", a-t-il déclaré. "L'expérience de l'AIEA en matière de vérification nucléaire prouve qu'il est possible, particulièrement avec un système intrusif de vérification, d'évaluer la présence ou l'absence d'un programme nucléaire, même sans la coopération totale des autorités du pays inspecté", a ajouté M. ElBaradei. L'adoption par le parlement irakien d'une loi interdisant les armes de destruction massive est en tout cas un "pas dans la bonne direction", a-t-il estimé. "La levée de cet obstacle légal est pour l'Irak un pas dans la bonne direction pour démontrer sa volonté de se soumettre aux obligations prévues par les résolutions du Conseil de sécurité", a déclaré le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Après les deux rapports, les représentants de chaque pays au Conseil de sécurité devaient prendre successivement la parole.
Villepin satisfait des inspections
Dominique de Villepin, ministre français des Affaires étrangères, a pris la parole le premier. Les inspections donnent des résultats en Irak, a-t-il souligné. "L'option des inspections n'a pas été conduite jusqu'à son terme et peut apporter une réponse efficace", a-t-il ajouté. Pour lui, "l'usage de la force ne se justifie pas aujourd'hui". "Il y a une alternative à la guerre: désarmer l'Irak par les inspections", a ajouté Dominique de Villepin. "De plus, un recours prématuré à l'option militaire serait lourd de conséquences", a-t-il encore déclaré. Par aillers, a-t-il ajouté, "en l'état actuel de nos recherches et informations menées en liaison avec nos alliés (...), rien ne nous permet d'établir des liens" entre l'Irak et Al-Qaïda.
Bagdad a pris les devants
Avant même la présentation des rapports des deux chefs des inspections, Saddam Hussein avait pris les devants en interdisant par décret la production et l'importation d'armes de destruction massive, quelques heures avant la tenue d'une réunion cruciale du Conseil de sécurité de l'Onu sur le désarmement irakien. "Il est interdit à tout individu et à toute entreprise des secteurs privé et public de produire, de fabriquer, d'importer des armes et des substances nucléaires, chimiques et bactériologiques", stipule le décret du président irakien, cité par un porte-parole du ministère de l'Information. Joignant les actes à la parole, le Parlement irakien s'est réuni immédiatement après cette annonce en vue d'approuver cette nouvelle législation. "Tous les ministères ont reçu l'ordre de mettre en œuvre cette mesure et de punir les contrevenants", a ajouté le porte-parole dans une déclaration à la presse.
Plusieurs ébauches de résolution
Selon des diplomates parlant sous couvert de l'anonymat, plusieurs ébauches de résolution ont été préparées mais Washington et Londres attendaient jeudi d'entendre les chefs des inspecteurs de l'ONU avant de décider quel projet ils présenteront. Les différentes versions ont toutes été décrites par ces mêmes diplomates comme des documents "courts et employant des mots simples" accusant l'Irak d'être en "violation patente" de ses obligations. Selon la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, ces termes suffisent pour justifier l'emploi de la force contre le régime de Saddam Hussein. (avec AP)
|