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Publié le mardi 4 février 2003

Mardi 4 février 2003

TELEVISION ARABE

• LE MONDE | 04.02.03 | 12h50


Les combats de Mecca Cola
Derrière l'étonnant succès du Mecca Cola, premier produit engagé de consommation de masse, se dissimulent un militant et son rêve  : créer une télévision arabe en Europe.

La boucherie musulmane du boulevard de la Villette, dans le vieux Belleville, à Paris, en stocke plusieurs dizaines, juste au-dessus des gondoles de viande hallal."C'est le même prix que le Coke. Alors, si on peut éviter de donner notre flouze à Bush pour qu'il aille encore attaquer des Arabes, autant le faire, non ? C'est ce que je dis à mes clients en tout cas..." De Belleville à Casablanca, de Barbès à Tripoli, Amsterdam, Berlin, Bruxelles et bientôt en Arabie saoudite, dans les Emirats du Golfe persique, au Pakistan, au Bangladesh, en Indonésie et ailleurs encore, c'est partout la même histoire. Comme dit Tawfik Mathlouthi, "ils veulent tous mon Mecca Cola..."

Trois millions de bouteilles d'un litre et demi vendues en quelques mois, 16 autres millions en commande, "entre 250 millions et 300 millions d'ici la fin de l'année", espère l'inventeur. Voici l'incroyable histoire d'un produit de consommation qui n'existait pas l'été passé, qui fut lancé par un homme seul, fauché, et qui semble sur le point de conquérir le monde musulman, voire au-delà, puisqu'un gros commerçant américain de Californie vient à son tour de passer commande. Quel est ce miracle ?

Qu'y a-t-il donc dans ce "sirop typhon" qu'on s'arrache ? Réponse : à l'intérieur de la bouteille, rien. Ou plutôt si, il y a le triste mélange habituel des sodas : de l'eau gazéifiée, du sucre, du sirop de glucose-fructose, un peu de caféine, un zeste d'acide phosphorique et une dose d'un colorant caramel poétiquement dénommé E150D. Adeptes du bio, s'abstenir. En réalité, la martingale que semble avoir découverte Tawfik Mathlouthi, improbable et nouveau "seigneur des bulles" sur un marché bien encombré, n'est pas à l'intérieur du récipient. Elle est collée dessus et elle tient en six mots : "Ne buvez plus idiot, buvez engagé."

Le coup de génie du papa de Mecca Cola est tout entier dans ce slogan publicitaire et ses déclinaisons politiques subliminales qu'a très bien comprises notre épicier de Belleville. "Pas un sou pour les guerres de Bush !" Le breuvage, on l'a compris, ressemble à du Coca-Cola – son étiquette rouge à grandes lettres blanches pourrait même s'apparenter à une sorte de plagiat de l'estampille "real thing", il a presque le même goût que le Coca-Cola ou le Pepsi-Cola – en moins sucré —, et il coûte le même prix que le fameux brouet américain.

La différence entre l'ancien et le nouveau est ailleurs. Dans la répartition des profits surtout. Chez Mecca, c'est écrit sur l'étiquette, et une "Fondation Mecca Cola" qui détient un cinquième du capital "le garantit". Parole de Tawfik Mathlouthi, 10 % iront à des œuvres caritatives européennes, "dont celle de l'abbé Pierre", précise-t-il, et dix autres pour cent seront réservés à des œuvres charitables qui aident l'enfance palestinienne. Qui ne souscrirait à une consommation plus "éthique"? En ces temps d'antiaméricanisme virulent dans les pays musulmans où l'on regarde chaque soir avec rage et mauvaise conscience les "frères palestiniens" combattre et se faire tuer chez eux par l'armée et les colons d'Israël avec l'apparent assentiment et les armes de l'Amérique, le boycottage des produits made in USA est un phénomène en pleine ascension. McDonald's, Coca et les autres admettent tous une baisse d'activité dans ces régions.

Vint alors le premier "produit de consommation politique de masse" pour le nouveau siècle. Nul ne peut dire si sa carrière sera longue ou éphémère, mais pour les tsars du marketing, son envol à la verticale est déjà un cas d'école. "Culture Pub", l'émission spécialisée de M6 prépare un dossier sur le sujet. Toutes les grandes chaînes télévisuelles, de France et d'ailleurs, de BBC-TV à CNN en passant bien sûr par Al-Jazira, ont diffusé des reportages sur Mecca Cola, "premier produit anti-impérialiste du millénaire".

On a vu la bonne bouille ronde, les lunettes cerclées et la barbe taillée au cordeau de M. Tawfik Mathlouthi partout, dans les news magazines comme dans les quotidiens les plus réputés : du New York Times à la Stampa en passant par Le Figaro, plusieurs gazettes pakistanaises, quelques saoudiennes, les principaux journaux du Golfe. Et désormais Le Monde. Un budget publicitaire de rêve, entièrement gracieux. Dans la presse, on résiste rarement à une "bonne histoire".

"Tout commence en mai dernier" se souvient notre homme."A la suite du massacre de Jénine en Palestine occupée" plus précisément. Militant propalestinien "depuis sa plus tendre enfance en Tunisie", quand l'OLP de Yasser Arafat y était encore bannie, Tawfik Mathlouthi entend l'appel au boycottage lancé après Jénine par de nombreux comités de défense spécialisés. Il se met à chercher le moyen d'embrayer le mouvement en France. Des similis cocas, il en existe déjà une bonne trentaine de par le monde.

Elle-même accusée en son temps d'avoir un peu copié sa célèbre – et toujours secrète – recette sur un produit français de la fin du XIXsiècle qu'on appelait "le vin Mariani", la firme d'Atlanta ne l'ignore pas. Et ne bouge pas. Le plus célèbre de ces succédanés s'appelle "Zamzam Cola". Il a été créé en 1979 en Iran pour remplacer "the real thing", décrétée non grata en république islamique. Zamzam, c'est le nom d'une célèbre source sacrée à La Mecque. Et La Mecque, en anglais, se dit "Mecca". Mais n'anticipons pas.

Tawfik Mathlouthi appelle Zamzam à Téhéran. Une fois, deux fois, dix fois, "impossible d'obtenir un responsable" jure-t-il. " Moi, tout ce que je voulais, c'était devenir leur représentant en France et populariser le produit." Agent local de firmes internationales est un job que notre homme, juriste de formation et consultant agréé de plusieurs grands "groupes internationaux", connaît bien. A la fin des années 1990, avant de prendre la mesure du "caractère sanglant du régime Ben Ali" et d'entrer dans l'opposition tunisienne, il avait obtenu de la société américaine de courrier rapide, DHL International, l'exclusivité de sa représentation en Tunisie. Il est d'ailleurs en procès là-bas avec l'un des gendres du président qui lui a soufflé la place, "en toute illégalité".

Bref, sans réponse idoine des Iraniens, lesquels n'arrivent déjà plus à fournir une demande qui a décuplé depuis l'an dernier, notamment en Arabie saoudite, Tawfik Mathlouthi, naturalisé français en 1998, né le 10 octobre 1956 à Kalâa Kebira en Tunisie, fils aîné et "unique immigré" d'une famille de neuf enfants élevés par un père enseignant et imam de sa mosquée, décide de se lancer tout seul dans l'aventure. Il invente l'appellation, se jette sur Internet, trouve la composition de son produit et se met en quête d'un producteur. Il découvre vite que "sur les 22 fabricants français de soda, 18 appartiennent à Coca et Pepsi". L'un des quatre derniers indépendants accepte de lui faire confiance. L'homme d'affaires emprunte alors, "à droite, à gauche", la somme de 22 000 euros. Ce sera, dit-il, tout son viatique.

Il dépose sa marque, commande 160 000 bouteilles et crée un site – mecca-cola.com – pour populariser son produit. Bingo ! Le 27 septembre, Le Point rédige un petit papier sur la nouveauté. C'est parti. Le 10 octobre, le fabricant remet les premiers échantillons. Le 27, il livre la commande. Dix jours après, "tout était vendu". La suite est connue. Le siège de Mecca Cola à Saint Denis, dans la banlieue parisienne, occupe désormais 18 m2 de bureau et 8 personnes à plein temps. Ce n'est qu'un début. Des partenaires ont été trouvés dans le Golfe et en Asie, quatre usines sont en construction là-bas pour fabriquer le Mecca sous licence. Tawfik Mathlouthi a lancé les dés, il a gagné.

Ce n'est pas son premier essai, mais la chance n'a pas toujours été au rendez-vous. "Ce type a énormément d'estomac, il vous sort une idée à la minute et il n'a peur de rien, s'ébahit un de ses amis. Le problème, c'est qu'il se disperse." Outre ses différents mandats de consultant (pour le Port de Marseille, Air Corse, Al Amri International Group, etc.), l'inventeur de Mecca Cola a fondé plusieurs sociétés aux destins divers : un magazine de business, bien revendu, deux stations de radio, quelques associations, un prix international pour l'enfance, et même, en 2001, une formation politique – le Parti de la France plurielle, aujourd'hui en sommeil.

Grand "tchatcheur" devant l'Eternel, l'homme est un passionné de communication. En 1995, il ne s'en cache pas, il a même été conseiller d'Omar Bongo pour la présidentielle du Gabon. Autant, dira-t-on, pour le combat ardemment revendiqué par lui "contre toutes les dictatures et pour la démocratie..." Narcissique et généreux, agaçant et séduisant, chaleureux et calculateur, l'inventeur de Mecca Cola apparaît comme un homme rusé et pétri de contradictions. Il peut, dans le même battement de cils, vous citer Napoléon et Gandhi.

Sur Radio Méditerranée, une petite station "beur" qu'il a fondée et dirige depuis 1992 (en FM, 88,6 MHz) avec un succès mitigé, il peut agonir "le régime criminel et barbare de Saddam Hussein" et conduire lui-même à Bagdad quatre délégations d'opposants à la guerre comprenant notamment son "vieil ami" le professeur Léon Schwartzenberg. Ces voyages ont fait naître une méchante rumeur sur d'éventuels subsides irakiens ? Il rit : "Si les Irakiens me finançaient, franchement, je ne serais pas obligé de courir après les fonds comme je le fais."

Tawfik Mathlouthi est un type un peu énigmatique. Il se reconnaît lui-même "un peu mégalo, un peu prétentieux peut-être". C'est quelqu'un qui revendique "de laisser une trace sur terre". En tout cas, il se voit un destin. "J'ai une ambition illimitée", dit-il. "Pas commerçant", il refuse l'étiquette mercantile et jure que sa démarche "est cent pour cent politique". Mais il admet chercher désespérément de l'argent pour mettre sur pied le grand projet de sa vie, "une véritable idée fixe" intitulée "Télé-Liberté". Ce serait une sorte de nouvelle Al Jazira, inondant l'Europe en trois langues – arabe, français et anglais. Les statuts sont déjà déposés. A Londres, "parce qu'il est impossible de le faire en France, où les esprits décideurs sont trop liés au sionisme".

Ah, le sionisme ! L'idéologie politique qui a créé Israël en Palestine en 1948 et dont se réclame toujours Ariel Sharon pour occuper la plus grande partie du dernier quart des territoires mandataires en principe réservés aux trois millions de Palestiniens, c'est la grande affaire, le grand ennemi de "Monsieur Mecca Cola". Sur les ondes de sa station, tous les dimanches, entre deux pubs pour ses bulles caramélisées, Tawfik Mathlouthi, ligne ouverte et phrasé saccadé, vitupère contre "le criminel de guerre Sharon et sa soldatesque".

Fondateur l'an dernier d'une association, l'Observatoire national contre le racisme et l'antisémitisme à l'égard des Arabes et des musulmans (Onacram), il attaque bille en tête et souvent nommément ce qu'il appelle "toutes les dérives prosionistes des pouvoirs et des hommes politiques en place" dans ce pays. Cela lui vaut quelques ennuis. En décembre, Radio Méditerranée a été vandalisée, la porte défoncée et des étoiles de David peinturlurées sur les murs. Les sites Internet de l'extrême droite sioniste le mettent à l'honneur et l'agonisent d'insultes racistes.

Pour Tawfik Mathlouthi, il n'y a pas à sortir de là, "le sionisme est une idéologie raciste anti-arabe"qu'il convient de combattre. A ceux qui, comme Yasser Arafat et l'OLP, ont accepté l'existence d'Israël sur les trois quarts de la Palestine mandataire, et dont certains critiquent son radicalisme, il rétorque : "Nous ne combattons pas pour la même Palestine." Lui, souhaite ouvertement la disparition de ce qu'il n'appelle jamais que "l'entité sioniste"et son remplacement par un Etat arabe sur la totalité de la Palestine,"étant entendu que les Juifs de la région pourraient évidemment y rester et y vivre". Le même homme qui annonce fièrement avoir pour principal chroniqueur politique "un Juif non sioniste"– il s'agit de Patrick Azoulay, fils du célèbre chanteur Lili Boniche —, le même qui coupe brutalement l'antenne à un auditeur quand il le sent déraper de l'antisionisme à l'antisémitisme, partage, sur le sort d'Israël, exactement la même position que le Hamas.

Un brin islamiste, le Rastignac de Kebira ? Rien ne le met plus en colère."Je suis un Arabe, un musulman croyant et fier de l'être, qui ne va pas assez à la mosquée. Mais je suis aussi un Français, un républicain et un laïque." L'intégrisme, "c'est le repli sur soi, le contraire de moi". La semaine dernière, après le Pakistan et le Golfe, Tawfik Mathlouthi est passé à Londres. Il annonce des partenaires sérieux pour "Télé-Liberté". A suivre ?

Patrice Claude

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.02.03

ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-02-04 08:42:55
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Mardi 4 février 2003

EGYPTE

Traque quotidienne des homosexuels dans une Egypte ultraconservatrice
Le cauchemar

d'être gay

Par Claude GUIBAL

mardi 04 février 2003


 
 
 

Aux législatives de 2000, les islamistes sont devenus la première force d'opposition au Parlement.
  En mai 2001, l'arrestation choc de 52 homosexuels avait suscité la réprobation internationale. Depuis, le gouvernement égyptien organise une traque plus discrète, mais plus pernicieuse. Témoignage de gays qui vivent avec la peur au ventre. Le Caire de notre correspondante

e Caire de notre correspondante

C'est une montagne. Du muscle patiemment sculpté, gonflé, prêt à faire éclater sa chemise griffée. Pourtant, quand sonne le carillon de son appartement, Khaled (1) sursaute imperceptiblement. Peur. Le mot revient sans cesse dans sa bouche. Peur d'ouvrir à un inconnu, peur de sortir boire un verre, peur d'être le prochain sur la liste. Khaled est égyptien et homosexuel. Il sait désormais qu'il peut à tout moment se faire arrêter. «Dans ce pays, avec ses traditions, sa religion, ça n'a jamais été facile d'être gay. Mais depuis "l'affaire", c'est devenu un cauchemar.» «L'affaire», c'était au mois de mai 2001 : la police fait une rafle au Queen Boat, un bateau-discothèque amarré en bord de Nil. Cinquante-deux personnes présumées homosexuelles sont emprisonnées. L'homosexualité n'étant pas explicitement interdite par la loi égyptienne, les prévenus sont accusés d'appartenir à une secte blasphémant l'islam et pratiquant la sodomie. Déférés devant la Cour de sûreté de l'Etat, juridiction d'exception destinée à l'origine à traiter les cas terroristes, ils sont jugés devant une nuée de journalistes venus du monde entier, effarés devant ces hommes en pyjama blanc, hurlant leur innocence, les doigts agrippés au grillage de leur cage. Le 13 novembre 2001, 23 d'entre eux sont condamnés à des peines allant jusqu'à cinq ans de prison. Les familles, qui attendent à l'extérieur, crient comme emportées par un vent mauvais. Une mère hurle à son enfant de jurer sur le Coran qu'il n'est pas homosexuel, «sinon tu n'es plus mon fils». Une autre désespérée tente de faire passer au juge le fil chirurgical qui a servi, dit-elle, à recoudre son fils après une ablation d'hémorroïdes : «L'examen anal indique que mon fils est homosexuel, c'est faux, il a juste été opéré.» Un père, hébété de douleur, raconte qu'il a perdu travail et logement : «Le journal a publié les noms et les adresses de tous les accusés. Nous sommes déshonorés.»

Guet-apens sur le Net

Ce jour-là, Youssef a pleuré. Pris de tremblements nerveux, il s'est laissé glisser dans un recoin. Les genoux enserrés, il a laissé rouler sur ses joues des larmes de colère, mais aussi de honte. Il n'est pas bien vieux, Youssef, une vingtaine d'années et l'air d'un adolescent encore, avec ce duvet d'ombre légère sur sa lèvre. Révolté et déchiré entre l'envie d'affirmer au grand jour son homosexualité et la peur de ne plus vivre qu'en sursis, il dit : «Quand j'ai vu Philadelphia, je n'en croyais pas mes yeux. Dans ce film, Tom Hanks gagne un procès en discrimination parce qu'il est homosexuel. Ici, on part en prison pour la même raison.» Youssef a toujours du mal à réaliser. Avec la campagne internationale de soutien aux homosexuels égyptiens et les pressions américaines, mais aussi françaises, sur le président Moubarak pour faire libérer les prisonniers, il était persuadé que l'Egypte allait évoluer.

Hosni Moubarak, de fait, a fait libérer la quasi-totalité des accusés du Queen Boat et renvoyé le procès ­ qui se déroule actuellement ­ devant une cour civile. Mais les homosexuels égyptiens ont compris que ce n'était pas fini. «L'Etat a cessé les arrestations de masse, mais la chasse aux sorcières continue», affirme l'un d'entre eux. Le site www.gayegypt.com assure qu'il y a en moyenne une arrestation par jour sur les lieux de drague les plus connus de la capitale, mais aussi dans des appartements où des rendez-vous galants se révèlent des guet-apens. Le ministère égyptien de l'Intérieur a en effet mis sur pied une brigade de l'Internet, qui hante sur le Web forums de discussion et petites annonces gay. Si la prise de contact débouche sur un rendez-vous, c'est l'arrestation, rapporte-t-on dans les milieux homosexuels. La rumeur raconte que la police ferait désormais appel à des étrangers pour appâter les gays égyptiens draguant sur le Net. Khaled s'en fait l'écho : «Un de mes amis a correspondu pendant plusieurs semaines avec un Italien. Ils ont échangé des photos, discuté des heures, en italien. Un jour, le type a annoncé qu'il venait en vacances en Egypte. Ils ont pris rendez-vous. Mais au rendez-vous, c'est la police qui attendait.» Prison, viol, aveux forcés : l'ami de Khaled, qui a pu sortir de prison, s'est depuis enfui à l'étranger et lui a raconté son calvaire. «Il refusait de signer des aveux, alors les flics lui ont dit qu'ils savaient qu'il était allé quelques années plus tôt en Israël et qu'ils allaient l'inculper pour espionnage. Plutôt que de risquer ça, mon ami a signé ce qu'ils voulaient.»

Islamiquement correct

Beaucoup se sont interrogés sur les raisons de cette subite chasse aux sorcières. «L'Internet a joué un rôle très important en ouvrant une fenêtre sur un monde nouveau, avance Khaled. La nouvelle génération a ainsi été plus exposée à l'Occident. Elle a vu que là-bas l'homosexualité n'est ni une punition ni une malédiction. Du coup, les gays égyptiens ont commencé à se comporter de façon plus visible.» Dans le même temps, les législatives de 2000 ont vu les islamistes entrer au Parlement et devenir la première force d'opposition du pays. Une force à laquelle il faut faire quelques concessions sur des points consensuels, comme l'homosexualité, afin de garder les mains libres sur les dossiers jugés prioritaires, comme la lutte contre l'islamisme armé. Enfin, face à la colère de la population devant l'état dramatique de l'économie égyptienne, la perte d'influence régionale du pays et les scandales de corruption, la traque aux homos est un moyen facile de détourner l'attention des Egyptiens. Brodant sur le thème de «l'islamiquement correct» dans une Egypte ultraconservatrice et homophobe, l'Etat a ainsi regagné une certaine popularité.

Les homosexuels ont pourtant toujours existé en terre d'Islam. En témoignent les nombreux vers de la poésie arabe consacrés aux amours masculines. «Tant qu'on ne les voyait pas, ça allait, on pouvait faire comme s'ils n'existaient pas», réplique sèchement Amr, un commerçant qui a passé de nombreuses années en Europe. Prompt à pourfendre la rigidité de la société égyptienne «étouffée par l'Islam et muselée par le gouvernement», il ne montre en revanche aucune tolérance pour les homosexuels. «Chez vous, c'est le défilé des folles. Ici, ça commence à devenir pareil», affirme-t-il, en désignant du doigt trois jeunes attablés à la terrasse d'un grand hôtel du Caire. Torses moulés dans des T-shirts noirs, chaussures importées et portables dernier cri posés sur la table, ils parlent bas et rient fort, attirant les regards. «Ce sont des putes déviées, reprend Amr, très irrité. Je ne veux pas que mes enfants voient ce genre de choses.» Homophobe, Amr ? «Peut-être. Mais je vous mets au défi de trouver un Egyptien qui ne l'est pas.» De fait, très rares sont les voix égyptiennes à s'être levées pour la défense des gays. Les associations égyptiennes de défense des droits de l'homme, à l'exception notable du centre Hisham-Moubarak, ont refusé d'aider les accusés du Queen Boat, au prétexte que cela «décrédibiliserait» leurs autres combats. «Ce ne sont que des khawal (pervers, en argot égyptien)», siffle Amr. Parlez-lui de tel haut fonctionnaire ou tel artiste dont l'homosexualité n'est un secret pour personne : «C'est différent, ils ne le montrent pas.»

Khaled l'a compris. «Quand j'ai parlé à ma mère de mon homosexualité, elle a été très choquée un temps. Puis elle m'a demandé de ne jamais créer de scandale. Il ne faut pas perdre de vue qu'on est dans un pays islamique, très conservateur. On doit garder un profil bas.» Lui qui vit aujourd'hui avec son compagnon dans un quartier huppé de la capitale ne se confie qu'à de rares amis. Ses collègues et son frère ignorent la vérité, se satisfont d'une fiancée virtuelle dont il parle parfois. Son propriétaire ? «Un cas particulier. Lui-même est homosexuel !» Quand l'affaire du Queen Boat a éclaté, Khaled se souvient avoir entendu des gens proposer de «brûler les pervers», persuadés que l'homosexualité était une maladie contagieuse. D'autres, comme Ismail, un proche de Youssef, ont été amenés par leur famille chez des guérisseurs ou des imams, pour être «soignés» à coups de méditation et de récitation du Coran.

«Allah m'a fait ainsi»

Dans l'appartement familial, en l'absence de ses parents, Ismail soliloque, le regard dans le vague. «Je ne peux pas comprendre qu'Allah me condamne pour ce que je suis. C'est un Dieu d'amour et de tolérance. Il m'a fait ainsi, c'est ma nature.» Faux, répond posément un médecin cairote. «C'est contre-nature : le but naturel d'un rapport sexuel est la fécondation, ce que la sodomie ne permet pas. Quant à la génétique, des études ont été faites, mais rien ne prouve qu'il y a un gène ou une mutation qui entraîne l'homosexualité.» L'imam consulté par la famille d'Ismail s'est montré clair, citant deux versets de la sourate des Poètes, où le peuple de Lot (Sodome) est ainsi apostrophé : «Accomplissez-vous l'acte charnel avec les mâles de ce monde ? Et délaissez-vous les épouses que votre Seigneur a créées pour vous ? Vous n'êtes qu'un peuple de transgresseurs !» Selon ce même imam, un des hadith (citations du prophète Mahomet, pas toujours authentifiées) serait encore plus explicite, recommandant la mise à mort de tout homme surpris à avoir des rapports homosexuels. «L'homme doit réprimer ses penchants inspirés par les mauvais génies, affirme Ibrahim, étudiant en théologie à la célèbre université d'al-Azhar. La déviance sexuelle fait partie de ces penchants, tout comme la pulsion meurtrière. Allah met en permanence notre âme à l'épreuve pour effectuer les bons choix.»

Beaucoup sauvent les apparences, se marient et fondent une famille, tout en menant une double vie. Le soir, ils tournent en voiture autour de la place Tahrir, en plein coeur de la ville, dans les jardins d'Héliopolis, à l'est de la capitale, ou sur les ponts noirs de monde. Mais les prostitués qui racolaient discrètement dans ces lieux publics se font rares maintenant. Les hammams de nuit, derrière la mosquée d'al-Azhar, ont été désertés. Ne reste, pour ceux qui en ont les moyens, que certains bars huppés, ou les soirées privées organisées au domicile d'homosexuels occidentaux. «L'ambiance est pourrie, explique l'un d'entre eux. Depuis l'histoire du Queen Boat, les dénonciations auprès de la police sont fréquentes entre homos égyptiens. Certains se vengent ainsi de s'être fait piquer un mec. Ils sont persuadés ensuite d'être protégés par les flics.» Tout cela fait horreur à Khaled, Youssef ou Ismail. «Tous ceux qui le peuvent quittent l'Egypte. On cherche tous à obtenir des visas. Et plus les autres partent, plus on se sent seul.»

Youssef continue de rêver. Sur Internet, il a entendu parler de Stonewall (2) et espère pouvoir à son tour brandir le drapeau arc-en-ciel. Impossible, estime Khaled : «Je voudrais seulement qu'on nous dise soyez gay, mais discrets. Croient-ils pouvoir mettre tous les homos en prison ? L'Europe et les Etats-Unis doivent continuer à nous soutenir, car on oublie qu'on souffre, comme les étudiants en Chine et les femmes en Afghanistan. Pensez à nous.».

photo Ayman Khoury

(1) Le prénom a été changé.
(2) En 1969, après une brutale descente de police, l'émeute des gays partie du Stonewall Cafe de New York avait signé le début du mouvement de libération homosexuel aux Etats-Unis.


ericjeanloicbreton | | 2003-02-04 08:09:34
Permalien AFRIQUE



2 Commentaires :

Commentaire écrit le vendredi 23 juillet 2004 à 13:30:35 (lien)
loup-garou
que l'Islam soit détruit ainsi que toutes les sales religions monothéistes,que les salopards qui fouillent le trou de bal d'autrui soit condamnés,que les ennemis des homosexuels connaissent a leur tour la persécution.que des tapis de bombes rasent la mecque et toutes les ordures barbares et cruelles qui y vont se prosternées devant ce dieu malfaisant et que le l'ordure qui a répondu ici ne croise jamais mon chemin car je l'enculerais a sec et je le brulerais vif au nom de toutes ses victimes!


Commentaire écrit le samedi 22 mai 2004 à 09:04:47 (lien)
Farid
Qu'Allah maudisse les homosexuels, et contrairement aux dires de cette "Khaled", Allah ne l'a pas fait comme cela, c'est lui qui s'est fait dérouté par Satan et n'a pas su lui résisté...
Qu'Allah nous protège de ces rebus, chiens fils d'infidèles qui revendiquent la liberté du péché...
Respect à l'Egypte qui a compris le sort qu'elle doit réserver à ses démons et puisse elle tous les purifié (d'une balle dans la tête) de leurs perversions.


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Mardi 4 février 2003

ANGLETERRE-FRANCE
FRANCE - ROYAUME-UNI

Le 25è sommet
franco-britannique

Jacques Chirac et Tony Blair se rencontrent sur fond de tension à propos de l'Irak. La réforme des institutions européennes est aussi au menu.


Chirac et Blair au Touquet (AP)
 



Le président français Jacques Chirac et le Premier ministre britannique Tony Blair ont ouvert ensemble mardi peu après 11h au Touquet (Pas-de-Calais) le 25e sommet franco-britannique, dont les débats devraient être dominés par la crise irakienne.
MM. Chirac et Blair ont passé côte à côte les troupes en revue, avant d'aller à la rencontre des quelques centaines de personnes qui avaient bravé le froid pour assister à la cérémonie. Quelques minutes auparavant, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, arrivé en même que la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie, celui des Affaires étrangères Dominique de Villepin et celui de l'Education Luc Ferry, s'était également offert un court bain de foule. "Raffarin, Raffarin!", scandaient quelques spectateurs.
Jacques Chirac, Tony Blair et Jean-Pierre Raffarin se sont ensuite engouffrés dans l'Hôtel de Ville où ils devaient s'entretenir jusqu'à la mi-journée. Après un déjeuner de travail à l'Hôtel Westminster, Français et Britanniques doivent se retrouver en séance plénière peu après 15h au Palais de l'Europe.

PAC et Irak

Au menu de ce sommet, qui avait été reporté de trois mois en raison d'une brouille entre Paris et Londres autour de la réforme de la Politique agricole commune (PAC) en décembre dernier, figurent la réforme des institutions européennes, mais aussi la préparation des festivités du centième anniversaire de "l'entente cordiale" en 2004.
Mais les débats devraient surtout être dominés mardi par la question irakienne, à la veille de l'intervention du secrétaire d'Etat américain Colin Powell devant l'ONU, au cours de laquelle il doit présenter des "preuves" sur le réarmement irakien. Quelque 230 journalistes avaient fait le déplacement mardi au Touquet.
Après avoir rencontré le président américain George W. Bush à Washington, Tony Blair devrait tenter mardi de rallier le président Jacques Chirac à l'idée d'une seconde résolution de l'ONU sur ce dossier.
La Grande-Bretagne veut que le Conseil de sécurité des Nations unies vote une deuxième résolution qui autoriserait une intervention militaire en Irak pour que l'autorité de l'organisme international soit "renforcée", a confirmé mardi sur RTL Denis MacShane, le ministre britannique délégué aux Affaires européennes.
"A la fin, il y a une seule question: qui va sortir gagnant de ce conflit? Soit Saddam Hussein, qui tâche d'organiser le soutien pour le terrorisme et qui, on le sait, a des armes biologiques et chimiques, ou bien les Nations unies", a-t-il estimé, avant de préciser: "Moi, en tant qu'ami de la France, je trouve difficile à croire que la France ne va pas soutenir, à la fin, l'autorité des Nations unies".
Paris a jusque-là toujours défendu l'idée d'une poursuite des inspections, estimant qu'une intervention armée ne pouvait ne constituer qu'un "ultime recours".

Sangatte

Restent les sujets sur lesquels Londres et Paris devraient pouvoir s'accorder sans peine.
La fermeture du camp de réfugiés de Sangatte, d'où partaient chaque jour des dizaines de candidats à l'émigration en Grande-Bretagne, mais aussi la levée de l'embargo sur la viande bovine britannique, après des années de résistance française, devraient faire fleurir les sourires au Touquet.
Tout comme la préparation du centenaire de l'"Entente cordiale" conclu en 1904, à l'aube du XXe siècle pour refermer la page d'un XIXe siècle de rivalités entre les deux puissances coloniales. Un anniversaire qui devrait toutefois être célébré avec une discrétion de bon aloi, en raison des turbulences entre Paris et Londres. (avec AP)

FRANCE - ROYAUME-UNI

Mugabe invité à Paris
avec l'accord de Londres

Selon Le Monde, l'invitation du président zimbabwéen à Paris - qui avait suscité l'émoi du gouvernement britannique - a été en réalité négociée entre la France et la Grande-Bretagne.


Robert Mugabe (AP)
 


La venue du président zimbabwéen Robert Mugabe au sommet France-Afrique les 20 et 21 février prochains à Paris, une invitation qui a soulevé la polémique en Grande-Bretagne puis l'émoi du gouvernement britannique, a été en réalité négociée entre la France et la Grande-Bretagne, rapporte le quotidien Le Monde dans son édition daté de mardi.
Selon le quotidien du soir, le premier ministre Tony Blair et le président français Jacques Chirac avaient évoqué la venue de Robert Mugabe à Paris lors du "sommet européen de Copenhague, les 12 et 13 décembre". "Blair informé, nous avons fait savoir à Mugabe, le 20 décembre, qu'on souhaitait sa venue au sommet franco-africain", indique une source à l'Elysée, cité par Le Monde.

Pressions

Toujours selon le quotidien, "le 7 janvier, l'invitation formelle est transmise au chef de l'Etat zimbabwéen" d'assister au sommet France-Afrique, alors que "les ministres français et britannique des Affaires étrangères fixent dans ses détails l'accord au sujet du Zimbabwe".
"Seulement, sous la pression de son opinion publique, de l'opposition conservatrice, mais aussi de militants dans ses propres rangs, le gouvernement britannique n'a pas assumé le marchandage conclu avec les autorités françaises...", écrit Le Monde.
Un porte-parole du cabinet de Tony Blair a vigourousement démenti l'article du Monde, affirmant qu'il n'y avait eu aucun accord entre le Premier ministre britannique et Jacques Chirac au sujet de Mugabe, car une telle question nécessite une décision prise à l'unanimité par l'ensemble des 15 pays membres de l'UE.

Télégramme diplomatique

Mais Le Monde cite et reproduit des extraits d'un télégramme diplomatique du Quai d'Orsay, daté du 7 janvier, montrant que les deux ministres des Affaires étrangères français et britannique, Dominique de Villepin et Jack Straw, ont réglé trois questions: "l'invitation de M. Mugabe à Paris, puis à Lisbonne où doit se tenir, le 3 avril, un sommet euro-africain et, enfin, la reconduction pour un an des sanctions en vigueur depuis le 18 février 2002", qui interdisent au président zimbabwéen de se rendre dans un pays de l'Union européenne.
"Quand l'invitation à Paris de Robert Mugabe est révélée dans la presse britannique, puis confirmée par les autorités françaises, le 23 janvier, Tony Blair et Jack Straw n'ont pas le courage de reconnaître que ce n'est pas une nouvelle pour eux", conclut Le Monde. (AP)


ericjeanloicbreton | Ajouter un commentaire | 2003-02-04 07:18:51
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INTERNATIONAL par ERIC JL BRETON